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Taille réelle / taille personnelle, biens nobles / biens roturiers

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Le collecteur des tailles, 1617, Pieter Brueghel

La taille est l'impôt direct par excellence. Nous avons dit comment on l'établissait et comment on le levait ; on a vu que, en Languedoc, c'était un impôt sur des choses concrètes et visibles : des biens au soleil, des objets, des bestiaux. Chose, en latin, se dit "res", d'où l'appellation de "taille réelle" lorsque la taille frappe des choses. Par opposition à la "taille personnelle" dans laquelle c'est la personne que l'on impose selon ses revenus estimés. Or, tout le monde sait que, sous l'Ancien Régime, il y a des privilégiés devant l'impôt : le noble et l'ecclésiastique ne doivent pas l'impôt, les autres, les roturiers, le doivent. En régime de taille personnelle, c'est clair et facile : une personne est noble et ne paie rien, ou elle n'est pas noble et elle paie. En régime de taille réelle, c'est embarrassant : y aurait-il des choses nobles et des choses roturières ? Aussi étrange que cela paraisse, c'est bel et bien ainsi en Languedoc, comme d'ailleurs à peu près dans toute la France méridionale.

Arch. dép. du Tarn, BIB B 9

A l'origine, l'impôt est destiné au paiement de la guerre et le principe en est simple : ceux qui font la guerre et paient de leur sang ne doivent pas payer en argent, et inversement. De quelle manière, suivant quelle évolution ce principe a pu se réduire en noblesse ou roture des choses possédées, cela n'est pas facile à établir. Paul Dognon a bien précisé l'origine théorique : "Les biens nobles sont les fiefs que leurs possesseurs tenaient du roi et pour lesquels ils doivent le service militaire" (DOGNON 1895) ; mais on reste malgré tout sur sa faim, car les situations étaient rarement aussi nettes et il semble bien qu'à des moments ou en des lieux différents, on n'en ait pas toujours tiré les mêmes conséquences.

Quoiqu'il en soit, il y a donc deux sortes de biens : les biens réputés nobles sur lesquels on ne paie pas la taille, et les biens non-nobles qui la supportent. C'est un état définitif : le bien noble reste noble même s'il échoue en main roturière, le bien non-noble reste roturier et imposable même s'il est la propriété d'un noble. Et l'on peut compter sur les consuls des communautés (du moins les roturiers) pour que le privilège de noblesse ne s'étende pas à d'autres terres, et même plutôt pour le faire régresser à l'occasion ; car si l'allivrement total de la communauté diminue, la part d'impôt de chacun augmente. En cette matière, toutes les autorités, de l'Intendant aux conseillers de la Cour en passant par le diocèse et les Etats, soutiennent les consuls et veillent à ce que la situation ne soit pas altérée. C'est que le XVIIe siècle voit fleurir les anoblissements par les offices ou par la finance, et aussi les usurpations de noblesse. Tous ces personnages souffrent de voir leur noblesse peu ou point reconnue, ou même méprisée. Ils voudraient la faire reconnaître et il leur semble que le non-paiement de l'impôt en est une manifestation significative, par référence à l'exemption que permet aux nobles la taille personnelle de la France du Nord. D'où, de la part de ces nobliaux, le refus de l'impôt et la tentation d'anoblir le statut de leurs possessions. C'est peut-être pour obvier à ces tendances que la Cour de Montpellier a fini par exiger sur les compoix un inventaire des "biens prétendus nobles".

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