archives

Compoix et réalité démographique

Vous êtes ici : Compoix et cadastre XIVème-XIXème siècle / Introduction / Histoire des compoix / Les compoix, source d'histoire / Un miroir déformant / Compoix et réalité démographique

4 EDT CC 115, Albi

Assurément pas la réalité démographique. Un modèle d'exploitation en ce domaine a été offert par HERLIHY, KLAPISCH-ZUBER 1978. Les cadastres albigeois n'offrent, malheureusement, ni l'ampleur ni la sûreté d'information du catasto médicéen. Georges Frêche l'a souligné et répété pour la période moderne : la "démographie cadastrale" est suspecte. Les variations de la propriété ne correspondent pas forcément à celles du nombre des hommes. Parfois, "la concentration foncière, loin de s'accompagner d'une diminution de la population, qui, au contraire, augmente, est corrélative tout simplement d'un accroissement des brassiers démunis de tous biens fonciers et qui disparaissent du livre des tailles". Entre 1730 et 1790, l'indice du nombre des propriétaires fonciers d'une dizaine de villages du diocèse de Lavaur tombe ainsi de 130-140 à 100, alors que la population passe de l'indice 72 à 100 (FRECHE 1971). La concentration de la propriété peut traduire non une mortalité, mais la paupérisation accentuée d'une partie de la paysannerie, qui ne disparaît pas physiquement, mais se trouve éliminée des compoix. L'absence des "sans terre" dans les cadastres fausse donc toute estimation de la population à partir de ceux-ci, d'autant que les brassiers, quand on les saisit, composent au XVIIIe siècle, entre 25 et 45 % de la population. Georges Frêche conclut que "les cadastres, compoix et livres de taille... ne sauraient fournir une base sûre à des études de la population. Ils sont formellement à déconseiller pour toute étude démographique" (FRECHE 1974 et FRECHE 1968).

Dans les cadastres médiévaux également, beaucoup de feux réels ne sont pas répertoriés comme feux fiscaux. D'abord ceux des nichils, gens qui ne possèdent pas assez pour être allivrés et sont taxés pour leur tête. Quand ils figurent par exception dans le compoix, on s'aperçoit qu'ils sont très nombreux. A Albi, en 1343, ils représentent 1110 feux sur 2733, soit 40,6 % de la population globale ; en 1357, ils sont encore 21 % (PRAT 1951) et en 1517, 20 % des Albigeois entrent dans cette catégorie (4 EDT CC 115). Une autre cause du déficit des feux fiscaux par rapport aux feux réels réside dans de multiples exemptions d'impôt. Les exemptions temporaires, consenties par les consuls pour maladie, vieillesse, ou pour favoriser l'installation d'un artisan particulier, sont en général repérables car elles figurent dans les compoix avec leur motif. Les exemptions permanentes laissent moins de traces. La taille réelle, en s'instaurant dans le Languedoc, a, malgré tout, enregistré l'héritage des statuts personnels ou collectifs de la période antérieure. Elle n'est levée que sur les biens possédés par des roturiers au moment de sa mise en place (à la différence de l'Italie où les catasti ont souvent constitué le moyen de faire rentrer la noblesse dans le droit commun). L'exemption touche les biens des nobles et ceux des clercs, en partie seulement toutefois, car la taille fossilise la situation du temps de ses origines. Seuls les biens nobles et ecclésiastiques à ce moment-là demeurent exempts ; les communautés se refusent ensuite à la réduction de la matière fiscale et elles s'efforcent (non sans conflits multiples) de maintenir le principe que tout bien taillable doit le rester, même s'il passe en main noble ou s'il est cédé à des institutions ecclésiastiques. Elles exigent ainsi que les clercs soient soumis à l'impôt pour leurs biens patrimoniaux d'origine roturière. Il reste que les feux nobles ou clercs n'existent pas dans le compoix et ceux des officiers royaux pas davantage, car ces derniers échappent de fait à la taille, malgré les requêtes sans cesse renouvelées des communautés au roi à ce sujet. 

Compoix des "forains" de Cadalen, antérieur à 1620, 46 EDT CC 6

Si des feux réels ne sont pas répertoriés comme feux fiscaux, l'inverse se produit également : des feux fiscaux ne correspondent pas à des feux réels. Lors de l'analyse des compoix, il convient de les identifier et de les classer à part. Ce sont d'abord un certain nombre de feux féminins. Dans le Midi, les femmes ont souvent pleine capacité pour détenir des biens. Veuves ou célibataires majeures, elles peuvent être cap d'ostal et taxées comme telles. En ce cas, les unités fiscales correspondent bien à des feux réels. Il faut toutefois retrancher de ceux-ci les unités fiscales représentées par une femme dont le mari est vivant et cotisé lui-même. Un seul feu réel se dédouble pour former deux unités fiscales. Cela tient à ce que des femmes en possession d'époux figurent au rôle pour leurs paraphernaux, c'est-à-dire pour des biens qui leur sont propres et dont elles ont la jouissance et la gestion. Le cas, toutefois, n'est pas absolument général et à Saint-Flour, par exemple, tous les biens des femmes mariées sont estimés avec ceux de leur mari (RIGAUDIERE 1977 p. 47) ; à Albi, les biens dotaux eux-mêmes sont inscrits à la rubrique du mari (NEIRINCK 1969 et 1977). Des unités fiscales d'un deuxième type ne correspondent pas à des feux réels : ce sont celles définies dans les compoix par des expressions telles que "les biens d'Untel" ou "les héritiers d'Untel". On peut considérer que la première formule s'applique à des biens tombés en déshérence après la mort de leur titulaire (le pourcentage de ce type par rapport à l'ensemble des unités fiscales permet éventuellement de mesurer les bouleversements introduits dans la population par les épidémies). La formule "les héritiers d'Untel" peut renvoyer à une situation identique à la précédente. Elle peut également signifier qu'il s'agit d'inconnus (en ce cas, souvent, les biens ne sont pas allivrés). Enfin, la formule peut évoquer une succession en cours, une unité fiscale en voie de liquidation. Le feu réel en ce cas n'existe plus ; il ne doit pas être comptabilisé. Cependant, l'indivision prolongée peut correspondre à un feu réel, les consorts vivant ensemble. Il est souvent difficile de trancher et de choisir une solution, sans le secours de sources extérieures au compoix. Il est évident, toutefois, que cette formule comme la précédente permet d'entrevoir l'impact de la mort sur la population imposée, mais si l'on retrouve l'une ou l'autre de ces formules se répétant à l'identique dans deux compoix successifs, il ne faut la comptabiliser que la première fois où elle apparaît. Un troisième type d'unité fiscale ne peut être assimilé à un feu réel, ce sont toutes celles qui correspondent à des biens possédés par des étrangers à la communauté, des "forains". Si le non-résident paie des impôts dans une localité à raison des biens qu'il y possède, il n'y a pas sa demeure et sa cote ne peut être tenue pour celle d'un "feu allumant". En général, les cotes des forains se trouvent très clairement isolées dans les compoix. Elles permettent d'évaluer la part de la propriété des étrangers dans une communauté donnée. 

Avec beaucoup de prudence, on peut déduire des compoix le nombre de feux fiscaux qui correspondent à des feux réels. Jamais, cependant, ils ne permettent d'établir la valeur démographique de ces feux. Il est évident que cette valeur, pour les feux représentés par une veuve ou bien une femme célibataire, est moindre que celle du feu familial classique, mais pour les feux masculins, on ne peut discerner ceux des veufs ni ceux des célibataires. La seule donnée claire concerne les familles à plusieurs chefs, dont la mention paraît indiquer une communauté lignagère restant dans l'indivision. D'une manière générale, il est impossible de connaître la population dans son ensemble à partir des seuls compoix. Si l'on ne dispose que de cette source, il convient de raisonner sur des feux réels (distingués des feux fiscaux) ; on ne peut le faire sur des individus.

 Mentions légales Plan du site