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La démographie cadastrale

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Lettrine du compoix de Brousse, 40 EDT CC 2, 1598

Aucun des compoix méridionaux ne comporte bien sûr autant de précisions que le catasto florentin de 1427 (voir HERLIHY, KLAPISCH-ZUBER 1978). A partir d'un seul compoix, il est difficile d'obtenir des résultats. Cependant, la mise en rapport des feux allumants et des feux purement fiscaux (les héritiers de...) et celle des feux masculins et des feux féminins parmi les feux réels, rendent quelquefois possible de conclure à la proximité ou à l'éloignement d'une mortalité. Apparaissent aussi les feux à consorts multiples et les frérèches (phénomène signalé pour Lautrec par BLED 1972). D'autre part, lorsque le cadastre signale les mutations, la concentration d'un grand nombre de celles-ci sur un court espace de temps peut correspondre au passage d'une épidémie.

Un seul compoix ne peut fournir beaucoup plus de renseignements, sauf s'il répertorie les nichils à côté des propriétaires, comme c'est le cas à Albi en 1343 et 1357 (4 EDT CC 3 et CC 4, voir PRAT 1951). Une série de compoix successifs autorise, en revanche, des conclusions plus larges. L'examen de la liste nominale des chefs de feux permet alors de mesurer le taux de disparition et de renouvellement de ceux-ci. Il ouvre éventuellement la possibilité de formuler des hypothèses sur l'origine des immigrants qui viennent renouveler la population. Les compoix d'Albi révèlent ainsi, par exemple, qu'entre 1343 et 1357 les chefs de feux disparaissent à concurrence de 73 %, quand leur nombre global diminue seulement de 51 %. La ville a perdu la moitié seulement de sa population en valeur absolue, mais la mort en a fauché les trois-quarts en réalité. Après la peste, des immigrants sont venus la reconstituer (PRAT 1952). A Castres, le phénomène est tout-à-fait similaire. En 1373 la population de la ville a décru de 56 % par rapport aux années 1340. En 1380, 26 % des habitants de 1373 (les plus pauvres en général) ont disparu, mais on note aussi 31 % de nouveaux Castrais pour la même période (HUE 1955). Ainsi perçoit-on le caractère fluide et fondant d'une population dans laquelle les pestes opèrent des ravages, compensés rapidement par une immigration abondante. Les conséquences de ce mouvement brownien, qui détruit les structures traditionnelles de la sociabilité, sont fondamentales pour l'évolution de la spiritualité (CHIFFOLEAU 1980). Voir aussi BIGET 1984. Ses conséquences socio-politiques ne sont pas moindres. Une longévité différentielle opère entre les familles un partage sélectif. Les plus fortunées survivent plus longtemps, même si quelques-unes disparaissent du fait des épidémies. Face à ces élites minoritaires, mais permanentes et stables, défilent ainsi des masses tourbillonnantes d'immigrés sans lendemain. Cette situation rend aisée l'affirmation du pouvoir sans partage de l'oligarchie dans les villes et, corollairement, l'essor de la fiscalité et l'installation de l'Etat moderne, dont le patriciat urbain constitue l'un des plus sûrs appuis.

Est-il téméraire de reconstituer le mouvement de la population dans des communautés qu'on ne connaît pas en totalité ? Il est vrai qu'il existe beaucoup de non-possédants, de nichils, non répertoriés au compoix. Cependant, pour le Moyen Age albigeois, lorsqu'on connaît les nichils (c'est le cas lorsqu'ils figurent au compoix, parce qu'ils sont redevables d'une capitation (Albi en 1343 et 1357) ou bien lorsqu'il existe des rôles de taille parallèles au compoix.), on constate une concordance certaine entre les variations du nombre des estimés et celles du nombre des nichils (pour Albi entre 1440 et 1450, voir BIGET, HERVE 1989 p. 129).   

 

J.-L. BIGET, "Les compoix d'Albi", dans Les cadastres anciens des villes..., p. 129., BIB C 3067

Il existe donc une présomption pour que, dans la plupart des cas à la fin du Moyen Age, le mouvement des estimés corresponde à l'évolution globale de la population. Ce constat permet d'échapper, pour cette période, à l'objection formulée par Georges Frêche contre l'utilisation démographique des compoix.

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