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Les compoix, source d'histoire

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Cartulaire d'Albi, 1634-1860, 4 EDT AA 7, f°2

La fiabilité de l'information

Tout document ancien constitue, par essence même, une source pour quelque historien. Plus ou moins intéressante, plus ou moins digne de confiance, d'où un regard critique. Donc, la première question à se poser à propos de nos documents est celle-ci : les documents cadastraux anciens sont-ils des sources intéressantes et surtout fiables ? L'information y est-elle abondante ? Y est-elle sincère ? Y est-elle précise ? Y est-elle complète ?

Abondante ?

Que ce soit par le préambule ou par le contenu recensé, cadastres et livres de mutations recèlent une foule de renseignements de toutes sortes ; on croule sous le nombre des informations et un des problèmes sera le choix et le tri : choix d'un thème, tri et choix des données. La cueillette, déjà très abondante, peut se multiplier par le nombre de documents et il est loisible d'envisager toutes sortes de recherches. L'inventaire, très sommaire, tenté ci-dessous ne peut être qu'incomplet ; car on pourra toujours apercevoir un nouvel aspect, envisager un type nouveau et inattendu de recherche, surtout dans le domaine statistique, et avec les immenses possibilités que donne et donnera l'informatique.

Sincère ?

Des réserves ont été faites dans les pages qui précèdent, et il est vrai qu'à tous les stades de l'élaboration des livres cadastraux, les notables ont pu infléchir la constatation de la réalité objective dans le sens de leur intérêt. D'autre part, un certain nombre de compoix, surtout les plus anciens, furent basés sur la déclaration des propriétaires, et même le serment prononcé à cette occasion n'en garantit pas l'exactitude. Mais, de ces risques d'erreur, certes bien réels, il ne faut pas, malgré tout, se mettre martel en tête. Beaucoup de gens veillaient au grain : d'une part les Etats, l'Assiette diocésaine, les agents royaux, les receveurs, les consuls avaient intérêt à ce que l'impôt se lève sans difficulté et tous savaient bien que le sentiment d'injustice était l'obstacle le plus à craindre. D'autre part, la solidarité organisée des contribuables faisait que les autres devaient payer ce dont l'un arrivait à se dispenser ; malgré l'existence quasi-certaine de clientèles, il devait y avoir dans les communautés suffisamment de jalousies et de rivalités vigilantes pour que le contrôle soit effectif et efficace. Il s'ensuit que les distorsions ou les dissimulations ne pouvaient dépasser un certain niveau, probablement assez bas, et que les conclusions que l'on peut tirer ne peuvent guère en être affectées.

Précise ?

Les cadastres constituent une avancée vers la quantification des éléments imposables et les nombres obtenus semblent d'une précision convenable. Les allivrements sont même souvent beaucoup trop précis, eu égard aussi bien aux conditions de leur évaluation qu'à la difficulté de leur usage pour le calcul de l'impôt. Les nombres exprimant les superficies sont d'une précision beaucoup plus modeste, on serait tenté de dire plus raisonnable ou plus raisonnée. Compte tenu de la précarité des opérations d'arpentage (appareils rudimentaires, relations géométriques mal connues, pente des terrains, etc.) et de leur réalisation plus ou moins consciencieuse, compte tenu aussi de la définition insuffisante des unités... et peut-être aussi d'autres facteurs, il ne faut pas tabler sur une approximation bien fine. Et la grosse erreur consisterait à vouloir traduire ces mesures avec trop de chiffres significatifs. Il serait même sage de se contenter d'ordres de grandeur, ce qui serait déjà fort satisfaisant.

Complète ?

Dans un compoix, on trouve des personnes, des parcelles de terre, éventuellement des bestiaux et des objets. C'est à propos des personnes que les manques se font le plus sentir. Non pas à cause des nobles, qui ne sont pas absents des documents car leurs domaines contiennent toujours quelque bien roturier. Mais d'abord parce que le possessoire, qui est celui d'un groupe familial, n'est présenté généralement que sous le nom du chef de famille, homme le plus souvent, accompagné rarement du nom de l'épouse. Assez souvent même, le possessoire n'est pas attribué nominativement, mais collectivement aux "Héritiers de..." Cela crée déjà des trous importants dans la couverture démographique. En outre, existe aussi, à coup sûr, nous l'avons vu, une frange plus ou moins importante de gens qui ne possèdent rien et qui sont les grands absents des compoix. On ignore leur nombre, bien sûr, mais il n'est probablement pas négligeable : on s'en rend compte, par exception, à Albi où on les soumet (avec plus ou moins de succès) à une capitation.

A l'égard des parcelles, la situation est beaucoup plus confortable. Théoriquement, tout le taillable est recensé et décrit à l'exception des biens nobles. Or, d'une part, les biens nobles ne représentent le plus souvent qu'une fraction minime du territoire, d'autre part on peut parfois les retrouver soit dans les compoix qui répertorient en fin de volume les "biens prétendus nobles", soit dans un registre spécial créé après août 1789 pour soumettre ces biens à l'impôt. Il peut y avoir, évidemment, des parcelles omises, mais vraisemblablement très peu ; il en résulte que le parcellaire doit être à peu près complet, du moins en zone rurale.

Peu de compoix prennent en compte le bétail. C'est dommage, parce que, lorsqu'il existe, cet inventaire semble être fort consciencieux, et qu'il est alors un élément excessivement important du paysage agraire étudié. Encore moins de documents s'intéressent aux objets de la vie courante. On ne sait d'ailleurs pas s'il s'agit alors d'un choix de certains objets estimés significatifs du train de vie ou si tous ont été inventoriés. Pour n'avoir pas à revenir sur cet aspect, vraiment trop exceptionnel, disons que les listes d'objets et instruments répertoriés peuvent donner un intéressant aperçu des conditions de vie à la date et au lieu considérés.

Bien entendu, on peut craindre, et nous l'avons déjà exposé pour les parcelles, que des bêtes, des terres, voire des possessoires aient été oubliés, volontairement ou non. Il est évident que, plus la communauté est petite, plus c'est improbable. Inversement, dans les communautés importantes, en particulier les villes, c'est presque normal. A Gaillac, on les a même récupérés en leur consacrant une partie spéciale dans le compoix de 1646 : los oblidats (les oubliés). Etait-ce le résultat d'un travail exceptionnellement mauvais ? ou aurait-on dû en faire autant dans toutes les villes ? La question mérite d'être posée, au coup par coup, mais ne doit pas empêcher des conclusions.

Des sources exceptionnelles

Cartulaire d'Albi, 1634-1860, 4 EDT AA 7

Tout bien considéré, on pourrait donc dire que les documents cadastraux anciens sont comme la plupart des documents sur lesquels se base l'histoire : ils sont très intéressants, mais il leur manque toujours quelque chose. Cependant, la diversité des possibilités énumérées ci-dessous doit convaincre que ces sources sont exceptionnelles par la richesse de leur contenu. Elles sont tout aussi exceptionnelles par un niveau de fiabilité et d'objectivité rarement atteint dans les documents qui parviennent à l'historien. D'autant plus précieuses que, malgré les pertes, leur nombre est important. Evidemment, on peut se consacrer à un seul cadastre et, en le décortiquant, avoir un instantané détaillé de la communauté concernée, dans le thème choisi ou sous tous ses aspects. Mais on peut aussi procéder par comparaison de compoix ou de groupes de compoix :

- nombreuses sont les communautés pour lesquelles une série de documents successifs, compoix, brevettes, matrices, permettent d'y suivre les évolutions et les ruptures ;

- à l'inverse, on peut comparer des compoix d'origines différentes, mais sensiblement contemporains et identifier ainsi des physionomies ou des phénomènes régionaux.

Ce sont là des exemples classiques, auxquels on pense tout de suite, mais il est évident qu'on peut varier les comparaisons à l'infini : par régions, géologiques, géographiques, climatiques, ou chronologiquement par siècles, demi-siècles, décennies, ou par urbains et ruraux... et combien d'autres !

Quant aux thèmes, s'ils peuvent naturellement se rattacher tous à l'Histoire, ils n'en représentent pas moins une palette grand ouverte : l'histoire des techniques peut se pencher sur les reliures, les parchemins et surtout sur les papiers, souvent caractérisés par leur filigrane ; la paléographie peut suivre pas à pas l'évolution de l'écriture ; les variantes lexicologiques ou sémantiques, les attractions, les interactions réciproques, du français et de l'occitan, intéressent les linguistes de l'une et l'autre langue. Il n'est pas jusqu'aux illustrations qui peuvent être objets d'examen car elles sont d'une part un art populaire authentique et d'autre part la traduction de l'imaginaire de l'époque.

Le généalogiste y trouvera peut-être des indices, des présomptions, des directions de recherche, mais il est extrêmement improbable que ce type de document lui fournisse autre chose de plus solide sans le secours d'autres sources. Le démographe est logé à la même enseigne ; des évaluations de population basées sur les seuls compoix ne peuvent être que très fragiles, sinon illusoires... La métrologie trouvera là, quant à ses racines, beaucoup de grain à moudre, trop peut-être. L'anthroponymie y collectera une surabondance d'éléments à analyser : des noms, des prénoms, des surnoms. Elle y découvrira, entre autres choses, l'origine de noms méridionaux dans des prénoms occitans actuellement disparus en tant que tels. Le toponymiste sera obligé de sérier l'avalanche de noms de lieux (reliefs, hameaux, parcelles...) s'il veut travailler efficacement. Il percevra rapidement qu'il doit se relier à l'anthroponymie. Et, au-delà de son étude proprement dite, il fournira des éléments fort utiles à l'historien et à l'archéologue.

Mais, bien entendu, du fait que leur principal objet est la terre, que la terre constitue à ces époques la principale source de richesse, les documents cadastraux peuvent, doivent, former la base d'une infinie diversité d'études d'histoire économique, d'histoire agraire, d'histoire sociale, qu'elles soient locales ou régionales, urbaines ou rurales : bâtiments, habitat, voies, occupation du sol, nature et rapport des cultures, structure, dimension, régime, statut des exploitations et des parcelles, importance et conditions de l'élevage, répartition de la richesse, groupes sociaux, familiaux, professionnels et leurs relations, etc., etc. Tout cela et bien d'autres sujets possibles, replacés dans leur contexte en description statique et dans la longue durée par l'étude de leur évolution.

Dans l'énumération pointilliste qui précède, les études suggérées ont pour base primordiale les documents cadastraux, mais peuvent venir à la rescousse beaucoup d'autres documents anciens, récents ou même actuels : état civil, recensements, statistiques, actes notariés, correspondance et rapports admi-
nistratifs, arrêts judiciaires, etc. D'autre part, la connaissance, la plus complète possible, du relief, du terroir, des habitants de la zone couverte par les sources analysées est très utile, on peut même dire nécessaire. Elle permet de mieux comprendre les textes et leur signification, et éventuellement d'éviter de grossières erreurs d'interprétation.

De nouvelles possibilités

On a vu que la richesse même du contenu de ces documents constitue une grosse difficulté de leur exploitation. Les données sont si variées, si nombreuses, qu'il faut opérer des classements et des regroupements à l'aide de plusieurs critères, parfois simultanément, qu'il faut se livrer à des calculs complexes, qu'il faut établir des statistiques, etc., toutes tâches compliquées, longues, fastidieuses, décourageantes. Mais le progrès technologique a fourbi ces armes de la connaissance que sont les ordinateurs. Ils peuvent devenir l'outil rêvé pour le dépouillement et l'exploitation des sources cadastrales. Plus puissants, plus souples, plus rapides que le cerveau humain, ils vont renouveler complètement ces études, les rendre plus amples et plus précises à la fois et probablement même en révéler des aspects inattendus. Dans cette direction, la recherche est déjà en train ; des colloques ont lieu comme en 1985 à l'Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud où des chercheurs venus de France et d'Italie, pays riches en cadastres, ont pu comparer leurs travaux (LES CADASTRES ANCIENS 1989).

Ainsi, l'avenir de l'étude des documents cadastraux est largement ouvert et le présent ouvrage espère en être un outil, si modeste soit-il.

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